Trek au Tadjikistan, Monts Fanskye, aout 2005

 

Des lacs profonds, des torrents impétueux, des vallées verdoyantes et des glaciers suspendus, le Tadjikistan est un petit pays montagneux enclavé aux confins de la Chine. Son point culminant est le pic Ismail Samani, ancien Pic Staline (7495m). Voisin de l’Afghanistan, de l’Ouzbekistan et du Kirghizistan, il est le plus petit pays d’Asie Centrale mais aussi l’un des  plus pauvres.

 

Nous avons effectué un trek en autonomie pendant dix jours dans les Monts Fanskye prolongeant les montagnes du Pamir-Altaï. Une région très isolée, aux infrastructures routières quasiment inexistantes, un endroit très peu fréquenté par les touristes. Notre groupe était constitué de douze personnes, un guide local, une interprète, une cuisinière, des muletiers et leurs bêtes.

 

Depuis Samarkand en Ouzbékistan, nous roulons plein est à bord d’un minibus, vers la frontière tadjik. Le poste frontière entre les deux pays semble perdu au milieu de nulle part.  Des bâtiments tristes et gris entourés de miradors. Sous une chaleur écrasante, des groupes attendent patiemment. Sur le parking, des bus plus ou moins brinquebalants, des voitures fatiguées, des ânes, des mules. Ouzbeks et Tadjiks se faufilent dans notre groupe en nous souriant, ici la débrouille est reine, c’est à qui passera devant l’autre sans aucune gêne et sans respect de l’ordre d’arrivée. Des familles entières attendent. Quelques personnes endormies s’appuient sur des cartons, des gens modestes qui vivent du commerce de vaisselle, fruits, légumes, entre les deux pays.   Aux alentours, les paysans travaillent aux champs, c’est une région dangereuse, truffée de mines dès que l’on s’approche des reliefs.

 

Les très longues et compliquées formalités de douane effectuées, notre minibus se dirige vers Penjikent. Nous traversons d’humbles villages, aux toits de tôle ondulée, aux murs de bois. Un check point se présente, notre minibus s’arrête, le chauffeur parlemente puis nous reprenons notre périple.

Nous entrons dans la vallée de Zeravsan. Notre minibus commence hardiment son ascension sur la route chaotique, soulevant la poussière. L’engin peine dans les côtes, le moteur chauffe. Nous sommes serrés comme des sardines dans l’habitacle. Nous finissons par nous endormir dans une douce torpeur.
Peu à peu la température baisse. En fin d’après midi le soleil a disparu derrière les reliefs. Des villages verdoyants, bordés de peupliers laissent place aux paysages arides. Les montagnes du Pamir se profilent enfin à l’horizon, au loin sur les cimes nous apercevons les premières neiges.

Nous passons la première nuit à Chourmash dans une maison d’hôtes en pisé entourée d’un jardin potager. En contrebas près du torrent,  dans une cabane, des toilettes très sommaires, c'est-à-dire un trou dans la terre battue au-dessus de l’eau. Y sont entassées des galettes de bouse de vache pour se chauffer l’hiver. Nous nous promenons dans le village, traversé par la piste et bordé de maisons en pisé, un décor qui me fait penser aux paysages d’Osama, un film afghan de Siddiq Barmak, tourné dans le pays voisin.

 

Dans le village les gamins nous sourient et nous saluent en nous prenant pour des touristes russes. Mais nous répondons d’un Assalam Aleïkoum qui nous ouvrira les portes de la gentillesse Tadjik.

   

Première journée de trek : départ matinal, sous la chaleur de ce mois d’aout. D’abord trouver de l’eau, nos réserves se sont épuisées pendant le voyage. On nous déconseille celle du torrent car  des animaux paissent en amont. Nous en trouverons plus loin dans la montagne et nous pourrons étancher notre soif.  

 

Notre guide Tadjik, au visage buriné par le soleil et le grand air, porte de vieilles baskets grises et molles. Il ne quittera jamais son pull-over même sous une chaleur écrasante. Cet homme, père de dix enfants,  travaille l’année au kolkhoze.  

 

Nous plantons les tentes en pleine nature près d’un torrent. La vue sur les montagnes alentour est splendide. Pendant que nos muletiers installent la tente mess et s’organisent, chacun cherche un endroit discret, près du torrent pour la toilette. L’eau qui descend des glaciers est vraiment très froide, il faut faire vite afin d’éviter l’onglée. La toilette doit se faire avant que le soleil ne décline à l’horizon, ensuite il fait trop froid.

 

En fin d’après midi, ambiance western sur le campement : arrive en trombe un pick-up, quatre hommes à son bord. L’un deux, probablement leur chef, s’avance vers notre camp, gesticulant. Ses acolytes le rejoignent, on s’invective, que se passe-t’il ? Après quelques échanges verbaux, les quatre hommes remontent dans leur véhicule tout terrain. On nous explique que le chef du groupe, fortement imbibé de vodka, voulant faire preuve d’autorité, aurait tenté, pour d’obscures raisons de nous interdire l’accès à cet endroit, ses acolytes l’ayant fort heureusement raisonné et calmé à temps. Depuis mon poste d’observation, je n’ai pas pu vérifier s’il était le conducteur du pick-up.

En pleine nuit une des mules que nous avons tous surnommée « Castafiore » braie de façon effrayante, il faudra s’y habituer.

 

Au petit matin nous cheminons sur des sentiers vers des villages perdus dans la montagne. Notre guide repère une vipère et s’acharne sur elle avec son bâton pour la tuer. Il finit par lui couper la tête. Ici on n’est pas tendre avec les animaux. Nos mules ayant pris un chemin différent, finissent par nous rejoindre sur le sentier, l’une d’elles trop chargée s’écroule avec lourdeur, les muletiers lui tapent dessus à coup de bâtons pour la relever mais rien n’y fait, ils devront la décharger pour qu’elle puisse se redresser. Elle aura comme ses congénères une botte de chardons à déguster à l’arrivée.

 

Après le passage à gué d’un ruisseau, nous arrivons près d’un village constitué de modestes maisons de pierre. Nous sommes repérés de loin. Une petite fille nous apporte un bol de yaourt, il est délicieux. Bientôt d’autres bols tendus par des enfants nous serons offerts. Les gamins se pressent et rient de nous, probablement en raison de nos tenues de trekkeurs.

 

Ainsi, régulièrement sur notre chemin, viendront à nous, sortant de leurs modestes abris de toiles et de bois, des hommes, des femmes, des gamins aux yeux rieurs, installés plusieurs mois loin de leurs villages pour l’estive avec leurs troupeaux. Des gens souriant malgré leur dénuement, nous offrant bol de yaourt, fromage ou sucrerie. L’hospitalité Tadjik n’est pas un vain mot.

 

Nous installons notre camp près d’un torrent, non loin du magnifique lac Alaudin. Ses eaux scintillent sous le soleil, laissant apparaitre de belles nuances de bleu, une pure merveille posée comme dans un écrin, au milieu des montagnes.

 

Nous cheminons le lendemain vers le vers le mont Chimtarga (5485m). Non loin de là, nous traversons un ancien camp militaire parsemé de casernes. Des touristes russes, alpinistes ou pêcheurs, viennent y séjourner. Le sentier grimpe très raide vers le lac Mounty (3700m), nous voici face au mont Chimtarga et au glacier. Un endroit magnifique que nous devons partager avec une nuée de taons, nous obligeant à abréger notre pause déjeuner.            

Nous rejoignons le col de Loudane (3630m) et descendons vers le lac Kouli-Kalon. (3000m) Dans un paysage grandiose, le lac Kouli-Kalon entouré de montagnes d’un bleu merveilleux fait face à un énorme glacier, impressionnant, comme suspendu au dessus de nos têtes. Du fait de l’altitude, l’endroit est froid et humide. Ce soir, la mule Castafiore nous offre encore une belle sérénade faisant braire ses congénères. Un(e) trekkeur(se) ne se plaint jamais.

Laissant au petit matin le somptueux glacier en fond de vallée, nous quittons ce cadre grandiose et passons quelques torrents à gué, puis traversons une végétation d’arbres nains pareils à des bonsaïs, s’acharnant à pousser dans ces conditions climatiques si difficiles.

Nous nous installons à nouveau en fin de journée non loin d’un campement de bergers. En fin de journée, lors d’une promenade autour du lac, un bruit effroyable nous fait tressaillir, là-haut à flanc de montagne, des gamins s’amusent à jeter des blocs de pierre qui rebondissant dans ce pierrier, elles se fracassent dans un bruit d’enfer résonnant dans la montagne! La nuit tombe, nous terminons le repas du soir avec une goulée de génépi qu’a généreusement apporté une des trekkeuses. La nuit tombe et le froid se fait très vif, personne ne traîne trop pour aller dormir. Mais ce soir, sérénade : les mules se mettent à braire auxquelles s’ajoutent des hurlements stridents dans la montagne (des gamins ?) faisant aboyer les chiens, qui à leur tour, répondent à leur propre écho. Mais quand cela va-t-il s’arrêter ?  Aidée par les boules Quiès, la fatigue de la journée fera son effet soporifique.

   

Nous passons le lendemain le col de Zierat, puis descendons vers une vallée où sont posés deux lacs aux eaux scintillantes, entourés d’une végétation nous évoquant la Haute Provence.

 

Nous arrivons à Zourmetch, sous une chaleur suffocante. Il est prévu de  déjeuner chez l’habitant. L’imposante maison de pisé est décorée de tapisseries aux couleurs vives. C’est un honneur de recevoir chez soi des étrangers. Nous avons donc droit à un copieux repas : viandes, légumes, fruits, sucreries, bonbons, le tout présenté dans de jolies coupelles, sur une nappe posée à même le sol. Après ces agapes, la fatigue aidant, le groupe de trekkeurs s’assoupit pour une petite sieste, bien au frais sur les tapis moelleux de la salle à manger.

 

Nous ferons ensuite une descente interminable sur la piste, le long de la montagne escarpée et dans le bruit fracassant du torrent. Le paysage est ponctué de poteaux électriques, de postes au pyralène. Héritage de l’Union Soviétique, ces régions reculées sont bien équipées en électricité, un grand confort pour les habitants.

 

Nous atteindrons le col de Mounora (3250 m) où se dresse un immense rocher semblable à un minaret.  Un magnifique glacier s’étend en fond de vallée. Ce soir, grande déception dans le groupe, il n’y a plus d’apéritif, la seule bouteille que nous possédons a été cassée lors du transport sur le dos d’une mule.  La nuit est très fraîche, j’estime la température à vue de nez à 5 ou 8° C mais personne n’est d’accord.

 

Le lendemain nous passons le col de Touassang (3300 m). En milieu d’après midi l’orage nous tombe dessus. Vite, il faut trouver un endroit pour se poser. A la vitesse de l’éclair,  s’activer à monter la tente sans casser le matériel. La pluie battante commence à mouiller les sacs,  les vêtements. Trempés aussi bien par la pluie que par la sueur nous nous réfugions dans ce petit espace, ultime refuge, fatigués et harassés ! Cerise sur le gâteau, pas de toilette au torrent ce soir. Il gronde en contrebas, l’eau se fracassant sur les rochers, s’approcher de la rive est trop dangereux.

 

Notre trek touche à sa fin et nous attend une longue et monotone descente le long de la piste. Nous voici dans la région des sept lacs, situés en enfilade. Nous longeons le lac Margouzor d’un bleu incroyable.

 

A Rochnayi Poyon, nous sommes accueillis au chez le chef des muletiers, dans sa grande maison en pisé, entourée de vigne et de mûriers. Au fond du jardin, quelques ruches. La famille et les voisins nous accueillent avant un diner copieux. Les femmes et les jeunes filles sont vêtues, comme le veut la tradition dans la région, de longues robes faites maison, aux motifs très colorés, d’un tissu identique.

 

Après un au revoir à toute l’équipe des muletiers et à nos hôtes, retour en minibus vers Samarkand. Mais auparavant, il faut à nouveau passer la frontière du Tadjikistan vers l’Ouzbékistan.

 

En route pour Samarkand!

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